Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

LA BEAUTE NATURELLE AFRICAINE

 

Pages

STARMANIA

Zouglou, puissance 18

Il était considéré comme un mouvement passager, une musique éphémère. Et pourtant 18 ans après, le zouglou fait toujours des adeptes et continue de s’imposer en Côte d’Ivoire et ailleurs. Voici l’histoire d’une musique née des pleurs et qui fait aujourd’hui la fierté de la Côte d’Ivoire.

Il y a quatre décennies, l’Etat ivoirien sensibilisait les parents à envoyer leurs enfants à l’école. Mais en Afrique, quand un père met son enfant à l’école, c’est pour que celui-ci devienne quelqu’un et non pour qu’il aille jouer au tam-tam. Ici, devenir quelqu’un, c’est être un jour docteur, directeur général, ministre, colonel, etc. Mais un enfant qui veut faire de la musique, ça n’a jamais été du goût des parents.
Pour encourager les élèves, tous ceux d’entre eux qui parvenaient à l’université bénéficiaient de conditions à nulles autres pareilles. Belles résidences universitaires : chambres meublées avec l’eau et l’électricité gratuites. Jusqu’en 1982, le repas, qui était de qualité, avait un coût dérisoire : 30 F le petit-déjeuner et 60 F le repas de midi et celui du soir. Les chambres coûtaient entre 2 000 F et 3 000 F CFA. Des parkings étaient réservés où attendaient des cars neufs de la Sotra affectés exclusivement au transport des étudiants, des cités universitaires vers les amphis et Grandes écoles.
Un univers merveilleux qui faisait rêver les plus petits élèves qui ambitionnaient de devenir, eux aussi, des étudiants.





Mais, plusieurs années ont passé depuis l’époque où l’Etat faisait campagne pour une scolarisation massive. L’augmentation de la population est de plus en plus galopante (Près de 4 millions d’habitants en 1960). Vers la fin des années 80, le nombre d’habitants avait été multiplié par trois. Le nombre d’étudiants également n’a pas cessé de croître. Par conséquent, dans les cités universitaires, les étudiants se retrouvent à trois voire quatre dans une chambre prévue pour une ou deux personnes au maximum. Selon que la chambre est simple ou double. Les cars des étudiants ne suffisent plus pour le transport. On se tourne vers les bus urbains. Il y a de plus en plus de monde aux arrêts de bus. C’est la grande bousculade chaque matin et soir. «La galanterie s’arrête à la porte des cars», dira un jour Didier Bilé. Fini la belle époque. C’est désormais la galère. Dans les restaus universitaires, la qualité des repas a chuté. Les étudiants sont mécontents et le font savoir : «On ne veut plus manger de la nourriture qui porte la mention «Only for dog !»

Face à toutes ces difficultés dans les facs et dans les cités U, les étudiants vont tenter de noyer leur soucis quotidiens dans les maquis autour de l’alcool et surtout dans l’ambiance facile appelée le wôyô. Une sorte d’animation très en vogue à l’époque grâce aux compétitions sportives inter-écoles et universitaires.
C’est dans ce contexte que va naître le zouglou. Nous sommes  au début des années 1990. Désillusionnés et frustrés par la situation qu’ils vivent, les étudiants cherchent alors un moyen d’exprimer leur ras-le-bol. La musique va servir de support. Et c’est avec les animations du wôyô que tout commence. On chante et on danse en mimant la misère qu’on vit. «C’est une danse philosophique qui permet à l’étudiant de se recueillir et d’oublier un peu ses problèmes»,
expliquera un des précurseurs du zouglou.
Puis, un jour, Didier Bilé et ses frères (à cette époque, un frère s’appelait «parent») ou parents du campus décident de sortir une œuvre discographique. La première du mouvement zouglou. Avec la chanson Gboglo Koffi qui devient rapidement un succès et bat tous les records de ventes en 1991. On parle de plus de 90 000 cassettes  vendues en 3 mois.  Le zouglou vient ainsi de faire son entrée de façon triomphale sur la scène musicale ivoirienne.
Sa recette, des textes caustiques sur fond d’histoires racontées avec beaucoup d’humour. Mais des textes qui dénoncent les conditions difficiles des étudiants à Abidjan.
Le mot zouglou signifierait un frou- frou. Quelque chose de pas clair et confus. Qui exprime bien le spectacle de cette jeunesse rassemblée comme un  tas d’ordures, et qui exprime son désarroi, son mal-vivre.
Ainsi lancé, le mouvement  va être à l’origine d’un véritable raz-de-marée musicale, comme il n’en était jamais arrivé dans le paysage musical ivoirien. Plusieurs groupes musicaux zouglou vont alors émerger. Progressivement, cette musique n’est plus l’affaire des seuls étudiants. Elle sort donc des cités universitaires et s’élargit à toute la jeunesse ivoirienne en proie également aux difficultés quotidiennes. Les jeunes du ghetto se retrouvent dans le zouglou. Des groupes comme les Potes de la rue, les Poussins Chocs, Magic System, Surchocs, les Salopards s’en emparent. En gardant l’encre satirique des textes et leur humour. Pour se rire parfois de leurs problèmes, tourner en dérision certains faits sociaux afin de les dédramatiser. Comme avec Les Poussins Chocs à la suite des affrontements Asec-Kotoko (Sur le terrain et en dehors).La philosophie du zouglou demeure la même. Mais au fil des années, elle connaît une évolution. Plutôt que de s’enliser dans la dénonciation à répétition, elle essaie d’apporter un autre discours. La nouvelle génération tente de proposer des solutions aux problèmes  et de donner de l’espoir à la jeunesse. C’est parfois une invitation à la prise de conscience personnelle. Comme l’a fait Dezy Champion en disant : «Orphelin, essuie tes larmes / Prends courage, un jour ça va aller… / Quand on travaille, c’est pour acheter un mouton / Mais on ne travaille pas pour devenir mouton.»

«C’est clair que les choses ont évolué. Le zouglou est comme le reggae. Son but premier est d’être proche du peuple pour son bien-être. Donc, c’est en fonction de l’évolution de la société que les thèmes du moment sont chantés. La philosophie reste la même. Mais les thèmes changent et il faut s’y adapter», fait observer Didier Bilé.

Au-delà des textes et des thèmes abordés, côté musique, on ne vendait pas cher la peau du zouglou. On lui reprochait d’être une musique complaisante faite de bruit. Les pas de danse étaient assimilés à des simples grimaces. Les artistes adeptes de ce mouvement étaient accusés  de chanter hors gamme des œuvres monotones et sans modulation. Des critiques parfois sévères dont ont souffert les faiseurs de zouglou.

C’est avec la deuxième génération d’artistes, notamment les Magic System, Espoir 2000, Les Garagistes, Soum Bill, Yodé et Siro, Petit Denis, Dezy Champion… que s’est opérée une prise de conscience pour un vrai travail de fond. Depuis 1999 et avec le succès planétaire de «1er Gaou», les artistes ont compris la nécessité de maîtriser leur travail.

Première musique à connaître un succès international grâce à des groupes comme Magic System, Espoir 2000…, le zouglou peut continuer à se vendre si les artistes acceptent de se professionnaliser davantage. Car, quand on a choisi de jouer au tam-tam au lieu de devenir docteur ou grand directeur, il faut mettre beaucoup de sérieux dans son travail pour être quelqu’un.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :